dimanche 30 avril 2017

Rita et Joseph

Vous avez trouvé ? En dehors des secrets dévoilés, le point commun entre les deux films que j'ai présentés vendredi est l'usage de toiles peintes comme décors. C'est ce qui a poussé mon association cinéphile à les programmer en diptyque, en invitant les réalisateurs ! Aujourd'hui, je voulais dire un mot sur ces deux (belles) rencontres...

Je les prends "en inversé" et commence avec Rita Azevedo Gomes. Dans un français très correct, la cinéaste portugaise nous a expliqué qu'elle avait lu La vengeance d'une femme seize longues années avant de pouvoir le réaliser ! Il n'existait d'ailleurs aucune traduction de la nouvelle dans la langue lusitanienne. Ce qui est dit dans le film s'avère vraiment fidèle à la langue originelle: belle et épurée, la photo du long-métrage lui rend hommage, sans en rajouter. Une volonté claire de la réalisatrice, qui n'a pas montré ce qui était déjà exprimé.

J'ai parlé d'opéra dans ma chronique et certains autres spectateurs ont évoqué le théâtre comme une référence et source d'inspiration pour l'artiste de cinéma. Rita Azevedo Gomes n'a pas confirmé. D'après elle, qui a de fait quelque expérience à faire valoir, son film demeure une oeuvre de cinéma et ne peut tenir lieu de pièce filmée. "J'ai dessiné mes images cent fois, dans ma tête", assure-t-elle aussi. C'est logique, finalement, quand on s'appuie sur un texte classique, assurément, mais qui n'a absolument pas été écrit pour les planches !

La cinéaste fait passer le faux pour le vrai avec plaisir. Que la fiction soit vraisemblable, c'est une chose. Qu'elle ne soit qu'un décalque fantasmé du réel, ce n'est pas sa priorité. La technique doit se mettre au service même du récit. "L'artifice est nécessaire pour atteindre une certaine vérité. Le cinéma est le plus beau mensonge au monde". L'artiste souligne aussi que la caméra capte toujours moins d'images que l'oeil et assume les contraintes posées par le cadre. Elle estime que "tout ce qui est dedans doit être respecté". Le résultat du travail !

Rita Azevedo Gomes a oeuvré avec une petite équipe. Il lui a fallu tâtonner un peu avant d'être contente de ses fameux décors - le film est d'une apparence très "studio". "Ce n'est pas que j'aurais fait nécessairement mieux ou pire, mais au départ, ce n'était pas moi ! C'est toujours très difficile à dire, ce genre de choses". La réalisatrice insiste aussi sur l'importance des mouvements de caméra. Il est vrai qu'entre reflets, plans larges ou cadres rapprochés, les émotions s'expriment de nombreuses façons, dans La vengeance d'une femme.

Sorti du plateau de cinéma, le monde est évidemment très différent. Même si la forme de son film est très soignée, Rita Azevedo Gomes se juge "intuitive". "Je ne suis pas quelqu'un de très mental, dit-elle. J'ai des pensées, bien sûr, mais j'ai le coeur qui bat... et pas la tête". Lors de notre débat associatif d'après-projection, certains ont affirmé que la musique du film, pourtant, collait parfaitement aux images. "Quelqu'un m'a également dit que les acteurs étaient dans le rythme. Or, la bande originale est venue après"... et elle est quasi-constante !

De Oliveira, Ray, Bresson, Carpenter (?): la cinéaste a des références très éclectiques, mais n'en a parlé qu'une fois interrogée sur le sujet. "Quand les choses m'intéressent, je suis influencée, mais quand on va tourner, on se retrouve seul: tout s'évanouit alors dans nos têtes". Assez secrète, Rita Azevedo Gomes ne tombe pas toujours d'accord avec le public qui croit déceler des symboles dissimulés dans son film. Ici, elle a mis en scène quelques acteurs débutants. C'est in extremis et après un autre choix qu'elle a confié le premier rôle à Rita Duãro...

Joseph Morder est-il plus raisonnable ? Je n'en suis pas convaincu ! Sans fausse modestie, l'homme explique qu'il a réalisé plus d'un millier de films, courts et longs, documentaires et fictions. Une approche "frénétique" de la création, pour reprendre l'adjectif qu'il a utilisé pour qualifier son travail. Il se souvient avoir passé le cap symbolique il y a deux ans environ, en avance sur le cinquantième anniversaire de ses premiers pas derrière une caméra - un souvenir très précieux que ce modèle Super 8 reçu en 1967 à ses 18 ans, cadeau de sa mère.

Cinéaste français d'origine polonaise, Joseph Morder s'est inspiré d'elle pour créer le personnage féminin de La duchesse de Varsovie. Cette rescapée de la Shoah avait déjà fait l'objet d'un film de son fils, un documentaire intitulé La reine de Trinidad. Lors de la rencontre organisée par mon association, le réalisateur nous a parlé longuement de cette oeuvre sortie il y a vingt ans, pour laquelle il avait filmé également plusieurs amies de Maman, devenues des tantes de coeur et comme elle revenues des camps. Un (premier) moment d'émotion !

Ce n'était toutefois pas grand-chose en comparaison d'une anecdote liée, elle, à Alexandra Stewart, la comédienne choisie pour ce rôle chargé sur le plan affectif. Joseph Morder nous a en effet expliqué qu'après avoir dû renoncer à Jeanne Moreau, il avait découvert tardivement que le propre père de son actrice "de substitution" avait participé à la libération du camp de Bergen Belsen ! Il a souligné l'extrême discrétion de son interprète à ce sujet, comme sa modestie absolue. "Elle aurait pourtant pu être la première James Bond girl...".

Joseph Morder, qui est né à Trinité-et-Tobago et a vécu en Équateur jusqu'à l'âge de 12 ans, nous a aussi expliqué qu'il assumait parfaitement l'image naïve et colorée donnée de Paris dans son film. De sa mère et ses autres muses, il a dit: "Elles parlaient des choses les plus tragiques sur un ton badin... c'est ce qui les faisait tenir". Lui, comme Claude Lanzmann, dit-il, juge certaines choses indicibles. Et d'ajouter, quant à sa vision: "La tragédie me paraît plus forte quand elle reste dans l'imaginaire". Le hors-champ, un outil résilient ?

Bien plus bavard sur les aspects formels de son travail, le cinéaste jubilait, à l'évidence, quand il s'est agi d'évoquer les diverses astuces employées pour crédibiliser ses décors de pacotille. Il a cité Jean Vigo pour rappeler que "le cinéma est un point de vue", assumant les siens. "Au tournage, je cherche le meilleur angle possible, sans me couvrir avec une deuxième caméra, et je prends donc des risques. Je peux me tromper ! Je suis obsessionnel, oui, mais je ne refais pas cinquante fois la même prise". Affaire de pragmatisme budgétaire...

Joseph Morder a eu l'occasion d'écrire pour Arte un petit film destiné à interpeller Steven Spielberg, un confrère qu'il respecte, visiblement. C'est cependant Jean Renoir qu'il a nommé pour évoquer sa relation avec les acteurs. À son exemple, il organise avec eux des répétitions "à l'italienne, à plat et sans intonation dans la voix". Ses consignes arrivent ensuite: "Je suis pointilleux. À tel point que, quand je dis qu'une séquence est bonne pour moi, les comédiens s'inquiètent". Comme bien d'autres choses, le cinéaste nous a dit ça... en souriant !

Ce plaisir évident était toujours là quand le réalisateur nous a assurés de la complicité entre Alexandra Stewart et son jeune partenaire masculin, Andy Gillet (repéré chez Eric Rohmer, soit dit en passant). Dans l'une des scènes les plus complexes, le comédien tenait la main de son aînée pour l'aider à se fondre dans la peau de son personnage. Quant aux personnages de carton pâte, ils étaient bel et bien doublés par d'autres personnes sur le plateau. "Je voulais que mes acteurs donnent la réplique à des gens réels", a ainsi explicité Joseph Morder.

Adversaire résolu du pathos, l'artiste dit avoir étudié "vingt versions du scénario" de La duchesse de Varsovie avant de trouver le bon ! Son enthousiasme m'a vraiment séduit, surtout quand je l'ai entendu parler de "cadeaux" pour évoquer les trouvailles de ses techniciens. Prolixe et attachant, le réalisateur nous a dit s'attacher véritablement à "procurer des sentiments réels avec de l'illusion". Cette volonté pourrait le relier aux premiers cinéastes, héritiers des magiciens. L'émerveillement et le plaisir comme balises, on a déjà vu pire, non ?

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Voilà, j'en ai terminé, maintenant...

Du coup, je me demande si cette chronique n'est pas trop longue. Chères toutes et chers tous, je suis donc à l'écoute de votre opinion.

vendredi 28 avril 2017

Secrets dévoilés

Une fois n'est pas coutume: je ne vais pas vous parler aujourd'hui d'un, mais bien de deux films ! Je vous laisserai ensuite revenir dimanche pour comprendre ce rapprochement, tout sauf fortuit. D'ailleurs, si vous voulez essayez de deviner... les commentaires accueillent volontiers vos hypothèses. J'en reparle très vite, promis...

La duchesse de Varsovie
Film français de Joseph Morder (2015)

Tout commence sur un quai de gare. Un petit-fils modèle est venu accueillir sa grand-mère, de retour à Paris pour la première fois depuis longtemps. Les mots échangés sont tendres, mais il est clair que la conversation ne dit pas tout et que le poids d'un lourd secret prive le duo d'une totale complicité affective. Je ne révèlerai rien ici de la nature de ce non-dit, que l'on peut cependant bien envisager grâce aux dialogues (et au titre du film). Une précision qui peut avoir son importance: le long-métrage ne compte que deux comédiens. Encore faut-il ajouter qu'Andy Gillet a été pour moi une révélation intéressante et qu'Alexandra Stewart joue avec une belle intensité. Vous serez certainement émus quand "son" secret se révèle enfin. C'est à nous, subitement, que la comédienne veut parler. Saisissant ! 

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D'autres opinions ?
Parmi mes petits camarades, je n'ai trouvé que Pascale qui l'ait vu aussi. Vous vérifierez que son avis est assez positif, dans l'ensemble.

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La vengeance d'une femme
Film portugais de Rita Azevedo Gomes (2012)

Changement de décor, si j'ose écrire, avec cette adaptation filmée d'une nouvelle de Jules Barbey d'Aurevilly. Attention: film d'auteur ! Nous sommes au 19ème siècle. Parce qu'il s'ennuie dans un dîner mondain, un homme s'en échappe et rencontre alors une femme mystérieuse, qu'il croit reconnaître. Au coeur même d'une nuit ordinaire, il découvre le secret qu'elle cache... et c'est une confession inattendue. D'une très grande beauté plastique, le tout risque fort d'en dérouter plus d'un parmi vous, si j'en juge par les réactions mitigées ou négatives de certains des amis venus le voir avec moi. En fait, si ma propre note reste haute, c'est pour saluer la prestation impeccable de l'actrice (Rita Durão) et le travail esthétique, digne d'une production d'opéra. Sur le reste, il faut s'accrocher... au rideau ?

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D'autres points de vue ?

Je n'en ai pas trouvé sur les blogs que je parcours le plus souvent. Bon, objectivement, ce n'est pas tout à fait un film "grand public"... 

jeudi 27 avril 2017

Un peu de vrai

Les premiers films sont l'objet de nombreuses attentions. Aux César et à Cannes par exemple, ils peuvent recevoir un prix spécifique. Souvent, la critique estime qu'après s'être lancé, il est plus difficile encore pour un réalisateur peu expérimenté d'enchaîner avec talent. C'est un peu ce qui m'a poussé à regarder... Arnaud fait son 2e film !

Dans ce récit assez largement autobiographique, Arnaud Viard interprète le rôle d'un cinéaste soucieux de s'offrir une nouvelle sortie en salles. En attendant les financements, il ment à son banquier quant à l'avancée de ses projets et donne quelques cours de théâtre pour joindre les deux bouts. Le ton du film est vraiment (très) léger. Arnaud fait son 2e film est bien une petite comédie sans prétention. C'est sa force et sa limite: elle est plutôt... disons "confidentielle". Exceptés peut-être Irène Jacob, ou les stars de la télé Frédérique Bel et Chris Esquerre, les visages connus se font rares. On peut prendre la chose du bon côté - et juger cette caractéristique rafraîchissante...

Le fait est qu'au milieu d'une palanquée de comédies françaises faussement drôles et vraiment vulgaires, Arnaud fait son 2e film dénote. Surprise possible: le film n'est pas forcément complaisant avec son personnage semi-réel. Même si on peut le trouver attachant dans son obstination à inventer du cinéma, le vrai-faux Arnaud Viard n'est pas sans défaut: c'est un amoureux désinvolte, par exemple. L'histoire ne dit pas à quel point la réalité pourrait rejoindre la fiction sur ce point ou sur d'autres, mais qu'importe... autant en (sou)rire ! C'est ce que j'ai fait, sans jamais m'esclaffer, mais en prenant finalement le même plaisir que pour un Woody Allen en mode mineur.

Arnaud fait son 2e film
Film français d'Arnaud Viard (2015)

Rien de transcendant dans ce long-métrage, mais ça reste honnête. C'est clairement la modestie du projet qui en fait un spectacle honorable. Je ne crois pas connaître beaucoup de films comparables. Je n'ai vu aucune des autofictions de Nanni Moretti (Journal intime) et, dans ce genre, reste sur le - bien différent ! - Poesía sin fin d'Alejandro Jodorowsky. Me voilà à nouveau à l'écoute de vos idées...

mercredi 26 avril 2017

Ordinaire

Ils sont jeunes, chantent ensemble dans la même chorale et s'aiment tendrement, sans le dire aux autres. Leur histoire serait très simple et tout à fait ordinaire s'ils ne souffraient pas d'une légère déficience mentale. Gabrielle aurait pu s'appeler Gabrielle et Martin, en fait. Mais je ne pense pas que ça aurait changé grand-chose, à vrai dire...

Ce n'est certes pas un hasard si j'ai donné à ma chronique le titre d'une chanson de Robert Charlebois. Le chanteur fait une apparition importante dans ce film réalisée par une réalisatrice québécoise. Précision importante pour celles et ceux qui ne sont pas très à l'aise avec la parlure de nos "cousins" nord-américains: le long-métrage présenté ce jour est sous-titré, ce qui devrait leur faciliter la tâche. Est-ce que ça rend le visionnage agréable ? Il faut voir ! Il me semble en tout cas que Gabrielle dit des choses assez justes sur le handicap et les discriminations que peuvent subir les personnes qui souffrent de cette différence. Gabrielle Marion-Rivard, la comédienne choisie pour le premier rôle, vit avec le syndrome de Williams, une maladie génétique rare caractérisée par une anomalie du développement. C'est évidemment tout sauf anodin. Alexandre Landry, son partenaire à l'écran, n'est, lui, "que" dyslexique - et son jeu est très convaincant.

Gabrielle n'est pas pour autant un film militant. C'est en fait un film doux, digne et qu'on a le droit de trouver parfois un peu tire-larmes. Les émotions qu'il déploie sont toutefois sincères, à mon sens. Finalement, je trouve plutôt bien (et disons rassurant) que ce genre de cinéma existe: c'est très bien si, par la fiction, les mentalités peuvent évoluer vers une meilleure compréhension entre personnes handicapées et valides. Je regrette simplement que le film s'éparpille un peu et qu'il ne soit pas plus concentré sur son sujet principal. Quelques brèves sous-intrigues me semblent compliquer inutilement une trame scénaristique pourtant limpide et belle, en s'éloignant temporairement du duo Gabrielle/Martin. C'est vers eux cependant que l'on revient pour la conclusion, ce qui est logique et heureux ! L'équilibre est juste: bien amené, ce final sait se montrer touchant tout en restant crédible. De quoi prendre une jolie petite leçon de vie.

Gabrielle
Film canadien de Louise Archambault (2013)

Pour les gens de ma génération, Le huitième jour ou Rain man restent sûrement des références incontournables en termes de films sur le handicap mental. Deux films qu'il me faudrait revoir, aussi. Peut-être sont-ils meilleurs que celui évoqué aujourd'hui, qui m'a paru finir par tourner en vase clos (sans que cela soit infamant, cela dit). J'ai aussi un souvenir très correct d'un film d'animation: Mary et Max.

lundi 24 avril 2017

Tomber, se relever

Plus je le connais, plus je me rends compte que j'avais une image faussée de Martin Scorsese. Découvrir le film qu'il a lancé en salles l'année de ma naissance, par exemple, me fait considérer mes idées sur son cinéma d'une toute autre façon. Alice n'est plus ici m'a plu pour le regard qu'il porte sur ses personnages. Que je vous explique...

Après un étonnant prologue sur son enfance, on découvre Alice Hyatt adulte. Le destin (banal) de cette femme au foyer est bouleversé quand son mari, du genre violent, meurt dans un accident de voiture. Pour se tirer d'affaire, l'épouse et la mère modèle se trouve obligée d'embarquer son jeune fils vers une autre vie, qu'elle pourrait gagner comme serveuse dans un resto populaire. Certaines péripéties l'attendent en chemin, que, bien sûr, je ne détaillerai pas ici - le Net regorge de solutions pour en savoir plus, si vous y tenez vraiment. Alice n'est plus ici dresse un portrait attachant d'une (com)battante. Le rôle a valu un Oscar à Ellen Burstyn. Je dois dire que c'est mérité !

Il paraît que c'est la comédienne qui, séduite par ses oeuvres antérieures, a fait embaucher Martin Scorsese par la Warner. On dit que l'idée lui aurait été soufflée par un certain Francis Ford Coppola. Le résultat est un film étonnant, focalisée sur cette Amérique pauvre que j'aime tant retrouver au cinéma. Pas le moindre misérabilisme dans cette tranche de vie mais, bien au contraire, plein d'énergie. Derrière la caméra, le talent est incontestable, et devant, j'ai pris plaisir à retrouver de vieux amis: Kris Kristofferson et Harvey Keitel notamment, ou bien la toute jeune et toujours épatante Jodie Foster. Alfred Lutter, qui joue Tommy, le fils d'Alice, a disparu des écrans depuis une quarantaine d'années, mais il est plutôt bon, lui aussi. Alice n'est plus ici m'a d'abord surpris, puis séduit. Jolie découverte !

Alice n'est plus ici
Film américain de Martin Scorsese (1974)

Alice pourrait être la mère de Thelma et Louise... ou une source d'inspiration pour Ridley Scott, en tout cas. Dans l'envie de construire une part de son existence, mais aussi parce que Kris Kristofferson joue dans les deux films, j'ai parfois songé à La porte du paradis. L'Amérique pauvre est aussi sublimée dans le superbe Paris, Texas. Ou, il y a peu, par Certaines femmes, Comancheria, Summertime... 

samedi 22 avril 2017

Petite cinéphilie politique

Est-ce que la politique m'intéresse ? Oui. Est-ce que j'ai du coup envie d'en parler sur Mille et une bobines et avec vous ? Non: il me semble que ce serait déplacé, en réalité. Reste qu'en cette veille d'élection présidentielle, je voulais marquer le coup par une chronique spéciale. Et relayer une initiative médiatique aussi amusante que... dérisoire !

La rédaction du Journal du dimanche a, il y a quelques semaines, fait passer un questionnaire culturel aux onze candidats, leur demandant ainsi, non pas de définir ce que serait leur(s) politique(s) concrète(s) en la matière, mais de dire leurs préférences sur certains domaines du grand tout artistique. Pour le cinéma, il fallait désigner... un film ! Pour ne pas vous enquiquiner avec de longues analyses, j'ai choisi aujourd'hui de détailler leurs options, en citant les onze prétendants engagés simplement, par ordre alphabétique. Pour compléter ensuite mon propos, je vous donnerai mon opinion sur le choix qu'ils ont fait. J'insiste: c'est uniquement pour le fun que j'ai écrit cette chronique...

Nathalie Arthaud, de Lutte ouvrière, cite Thelma et Louise. Ce film m'est familier: je l'ai vu il y a longtemps et j'en ai un bon souvenir. Assez souvent, je le cite même comme l'un des meilleurs Ridley Scott. Cette "fuite" de deux femmes sur les routes américaines reste gravée dans ma mémoire comme une oeuvre résolument féministe, portée par l'excellence du duo Geena Davis / Susan Sarandon. Oui: à revoir !

Jacques Cheminade, de Solidarité et progrès, a choisi de se tourner vers le cinéma français classique et de retenir La règle du jeu. Jusqu'à présent, j'ai très souvent entendu dire que ce Jean Renoir était l'un des meilleurs films français jamais créés. Je n'ai pas eu d'occasion encore pour en juger par moi-même - l'envie est là, elle. Honnêtement, j'ai un a priori positif, qu'il me faudrait donc conforter.

Nicolas Dupont-Aignan, de Debout la France, met en avant ce qui est pour moi un excellent Bertrand Tavernier: La vie et rien d'autre. Aussitôt après la boucherie de la Première guerre mondiale, le film nous embarque aux côtés d'un officier pacifiste et d'une femme inquiète du sort de son mari disparu. Sabine Azéma et Philippe Noiret sont superbes: un réel bonheur ! Une très grande oeuvre romanesque.

François Fillon, des Républicains, cite 2001, l'odyssée de l'espace. D'après lui, il s'agit du meilleur film de tous les temps. Bon... je dois dire que je me méfie toujours de cette qualification définitive. Stanley Kubrick nous a laissé une oeuvre majuscule, c'est évident. D'autres, bientôt quinquagénaires, n'ont certes pas le même impact. De là à dire qu'on tient un sommet ab-so-lu... j'hésite un peu, en fait.

Benoît Hamon, du Parti socialiste, a voulu retenir Apocalypse now. Maintenant, mon avis ? Vous pouvez presque reprendre le paragraphe précédent. À l'évidence, ce très grand film de Francis Ford Coppola démontre tout le génie de mise en scène de son auteur. J'ai du mal malgré tout à en faire la plus grande oeuvre de cinéma jamais créée. Bon... je note qu'il adapte un livre très différent: culotté et efficace !

Jean Lassalle, de Résistons !, n'a pas tranché: il n'a pas sélectionné de titre particulier et parle juste des westerns de Sergio Leone. Choix difficile à contester pour moi: le Grand Ouest filmé par le réalisateur italien figure invariablement au rang de mes plus belles "madeleines" de cinéma... et pas seulement pour Clint Eastwood, je vous assure. La preuve: j'ai choisi une image tirée d'Il était une fois dans l'Ouest.

Marine Le Pen, du Front national, s'écarte des grands classiques hollywoodiens et - surprise ! - a choisi Rencontre avec Joe Black. Encore un film que j'ai vu il y a belle lurette, avec le jeune Brad Pitt comme ambassadeur de la Mort, si mes souvenirs sont bien exacts. J'avoue franchement que j'ai largement oublié le reste et que ressortir le DVD n'est certainement pas ma priorité. Allez, un jour, peut-être...

Emmanuel Macron, d'En marche !, n'a pas su choisir: il a donc donné deux films. Le premier cité est celui que j'ai retenu pour la photo ajoutée: La symphonie pastorale, lancé et primé à Cannes en 1946 et adapté d'un roman d'André Gide. Michèle Morgan y a de beaux yeux aveugles et, moi, je n'ai pas vu le résultat. En revanche, je connais bien sûr l'autre choix du candidat: Les tontons flingueurs. Classique !

Jean-Luc Mélenchon, de La France insoumise, place deux films ex-aequo. Je suis d'accord avec lui pour en faire des oeuvres marquantes de l'histoire (encore récente) du cinéma. Juste au-dessus de ce petit texte, vous aurez peut-être déjà reconnu Harrison Ford dans Blade runner - l'autre Ridley Scott de cette déjà longue liste. J'aurais également pu choisir une autre image, sortie d'Out of Africa.

Philippe Poutou, enfin, du Nouveau parti anticapitaliste, se prononce en faveur d'une merveille plus ancienne: Les temps modernes. Assurément politique, le choix me paraît des plus judicieux, cela dit. Comment négliger Charles Chaplin ? C'est tout à fait impossible. L'évoquer ce jour me sert de piqûre de rappel: j'ai envie d'apprécier plusieurs autres de ses films. Patience, mes ami(e)s: j'y reviendrai...

Voilà, j'en ai terminé ! Et François Asselineau, de l'Union populaire républicaine ? Il semble qu'il se soit... abstenu. En tant que citoyens "ordinaires", demain, nous aurons, de notre côté, jusqu'à 19 heures pour aller voter. Je ne vois rien à ajouter: chacun fera ce qu'il veut. Je ne prévois pas de chronique de second tour, dans deux semaines. En revanche, c'est promis: dès lundi midi, je reparlerai... de cinéma !

vendredi 21 avril 2017

Réel ?

Je me sens à présent familier avec le cinéma de Kiyoshi Kurosawa. Même si je suis bien loin d'avoir vu tous ces films, c'est avec plaisir désormais que je les découvre et sans hésiter que j'ai regardé Real. J'étais surpris d'apprendre après coup qu'il était sorti il y a trois ans "seulement". Allez savoir pourquoi: je me l'étais imaginé plus vieux...

Koichi vit avec sa petite amie, Atsumi. Il est très inquiet pour elle. Dessinatrice de mangas, la jeune femme travaille en permanence. Plus grave encore, un beau jour, elle fait une tentative de suicide ! Très vite, le film opère un virage: des médecins promettent à Koichi qu'il pourra entrer en contact avec l'esprit d'Atsumi pour comprendre ce qui est arrivé, même si cette dernière est plongée dans le coma. D'abord assez mystérieux, Real devient alors vraiment fantastique. J'ai "marché", dans l'ensemble, ou disons au moins que j'y ai cru. L'intelligence du scénario (et du propos) consiste à ne jamais appuyer trop fort sur les effets. Nous restons dans un univers proche du nôtre.

Ce n'est que progressivement, par petites touches, que les décalages surviennent et nous emmènent dans un monde un peu moins familier. Mon seul vrai regret concerne le rythme du métrage: Real expose lentement ses enjeux et, parfois, m'a-t-il semblé, se répète un peu. Bon... ce n'est pas très grave, d'accord ? Son originalité de fond "rattrape" aisément ces quelques petits flottements sur la forme. Attendez-vous aussi à être surpris... par une créature aquatique préhistorique ! À dire vrai, je ne suis pas sûr que vous ayez déjà vu plusieurs films dans ce style - et c'est l'intérêt de regarder celui-là. Correctement interprété, ce récit se montre curieusement porteur d'une relative positivité, alors même que notre ami Kiyoshi Kurosawa m'avait habitué à plus de noirceur. Il me reste beaucoup à apprendre !

Real
Film japonais de Kiyoshi Kurosawa (2014)

Cet opus marque le retour au cinéma du réalisateur, après l'intermède télévisé du diptyque Shokuzai. Je reconnais qu'il m'a moins convaincu que le suivant: Vers l'autre rive. C'est toutefois du très bon cinéma ! La signature d'un auteur confirmé n'empêche absolument pas le film d'être divertissant et de trouver un juste équilibre avec ses tonalités dramatiques. Je ne connais guère d'oeuvre comparable en Occident...

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Envie d'un autre avis avant de vous lancer ?
Si c'est le cas, je vous conseille vivement d'aller lire celui de Tina. Euh... Pascale me glisse dans l'oreillette qu'elle aussi a parlé du film.

jeudi 20 avril 2017

Covoiturage et conséquences

Un titre de film me trotte parfois dans la tête... sans que j'ai pu voir la moindre image du long-métrage concerné ! C'était un peu le cas avec Quand Harry rencontre Sally, que j'ai découvert dernièrement. Très franchement, je ne savais pas à quoi m'attendre. La comédie romantique que j'ai eue sous les yeux ne m'a certes pas déplu, mais...

Quand Harry rencontre Sally ne m'a pas paru folichon. Rencontrés grâce à une amie commune, un homme et une femme font ensemble un long trajet en voiture. Ils ont de la vie une vision très différente. Assez pratique, leur covoiturage leur fait comprendre qu'ils n'ont rien pour devenir amis... et encore moins si affinités ! Le scénario repose pourtant sur l'idée qu'ils se reverront par hasard, plusieurs années plus tard. Et plus si affinités, cette fois ? Je vous laisse la surprise. J'ai envie d'écrire que tout cela s'adresse en premier lieu aux adeptes de la "mignonnitude". Un peu comme la série Friends, en moins drôle. Sans faire offense, je dois dire que j'ai vu des choses plus rigolotes...

Peut-être aurez-vous entendu parler de la scène (culte) où Sally simule un orgasme dans un restaurant, pour prouver à Harry que les filles savent faire semblant et peuvent ainsi très bien duper les garçons. Objectivement, même si j'étais content d'y retrouver Carrie Fisher dans un rôle secondaire, le film s'appuie surtout sur son duo d'acteurs principaux, Meg Ryan et Billy Crystal - justes, mais pas ébouriffants. Quand Harry rencontre Sally se laisse regarder. On ne peut pas dire qu'il m'ait déçu, ni que j'en espérais davantage. Si je dois regretter quelque chose en particulier, je pointerais peut-être l'aspect statique de l'intrigue: malgré le voyage initial, on reste dans un espace citadin relativement fermé. Révélateur d'un certain cinéma urbain destiné aux célibataires "fleur bleue" ? Possible. Moi, je préfère Woody Allen.

Quand Harry rencontre Sally
Film américain de Rob Reiner (1989)

Des comédies romantiques, j'en ai vu pas mal, et j'insiste pour dire que celle-là n'est absolument pas infamante. Plutôt exigeant cependant sur la qualité de ces films-là, je ne pensais pas tomber encore sur une perle comme Diamants sur canapé - soyons sérieux ! Cela dit, dans le genre, je préfère Le come-back et son humour léger. Et, si je sors du cinéma anglo-saxon, l'épatant My sassy girl... 

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Bon, au moins, j'avance mon Movie Challenge...

Je valide l'objectif n°35: "Un film avec un prénom dans le titre". Comme vous l'aurez inévitablement remarqué, il y en a même deux !

mercredi 19 avril 2017

La bande à Claude

Faut-il faire de Claude Lelouch une référence du cinéma français ? Honnêtement, le type m'est sympathique pour sa motivation intacte pour les tournages, mais j'ai toujours un peu de mal avec ses films. Découvrir Chacun sa vie ne me tentait pas trop, mais j'y suis allé quand même pour faire plaisir à ma maman. Pas de regret, du coup...

Un peu comme d'habitude avec notre ami Claude, la liste des acteurs est BEAUCOUP plus longue que le titre du film. N'en oublier aucun tient de la gageure et, si ça vous tente, je vous conseille de regarder sur un site cinéma quelconque pour retrouver les noms des stars confirmées et des jeunes talents rassemblés pour cette fois. Je note pour ma part que, si ce nouveau long-métrage a fait le buzz, c'est aussi (et surtout ?) parce qu'il a élargi son grand cercle des comédiens à un bizuth du septième art: l'avocat Eric Dupont-Moretti, transformé en président de cour d'assises pour l'occasion - ce qui est cocasse. Pour le reste, Chacun sa vie n'est jamais un spectacle très original...

Au départ, avant le défilé des vedettes, un dialogue de prétoire demande à juger un homme, "le moins mal possible". Je voudrais être aussi tolérant pour Lelouch et sa bande, mais c'est compliqué. Bon... j'avoue que voir Johnny jouer son sosie, j'ai trouvé ça rigolo. Mais sinon, et malgré Dujardin, Darmon, Lambert, Huster, Soualem, Duléry et les autres (sans même parler des filles !), cette avalanche de saynètes m'a paru décousue, assez plan-plan et parfois insipide. Pire: deux sketchs m'ont vraiment mis mal à l'aise, sur fond d'humour douteux à propos du fondamentalisme musulman ou d'homosexualité policière. Oui, la trame narrative de Chacun sa vie est très light ! Chacun(e) est venu(e) faire son petit numéro, sans véritable enjeu scénaristique. Film entre potes ? Possible. Je me sens peu concerné...

Chacun sa vie
Film français de Claude Lelouch (2017)

Pour répondre à la question initiale, je dirai qu'à 79 ans sonnés désormais, le cinéaste paraît à tout le moins indéboulonnable. Franchement, je préfère tout de même ses grands classiques d'hier comme Un homme et une femme ou L'aventure c'est l'aventure. Après, évidemment, le temps a passé... et notre homme a changé. J'ai constaté qu'il avait encore de grands admirateurs. Pourquoi pas ? 

lundi 17 avril 2017

Une éducation féminine

Sacrée projo ! J'ai vu (deux fois) le début du film que je présente aujourd'hui... avant de retourner le voir en entier. Je ne regrette pas d'avoir redonné une chance à 20th century women, car il m'a offert un chouette moment avec ma maman. C'était amusant d'ailleurs d'apprécier avec elle cette histoire autour... d'une mère et de son fils.

Tout commence à Santa Barbara, État de Californie, à l'été 1979. Depuis la fuite du père et quelques années déjà, Dorothea élève seule son fils Jamie. Seulement voilà: l'enfant d'hier est devenu adolescent. Douce pourtant, l'autorité maternelle ne lui convient plus vraiment. Pour passer ce cap difficile, Dorothea en appelle à des jeunes femmes qu'elle héberge, Julie et Abbie, censées lui filer un coup de main. L'idée est qu'elles puissent permettre à Jamie de découvrir le monde tel qu'il est vraiment, avec ses dangers, mais aussi ses opportunités. Est-ce que 20th century women est un film féministe ? Je pense. Pour autant, il n'idéalise pas à 100% une éducation par les femmes...

Bon... bien évidemment, les actrices sont remarquables ! J'ai aimé retrouver Annette Bening, que je n'avais plus vue depuis longtemps. Ses rides lui vont à merveille et elle assume à la perfection ce rôle étonnant de mère-poule qui s'interdit d'être (trop) dominante. Presque à égalité, une épatante Elle Fanning et une Greta Gerwig teinte en rouge jouent allégrement la confiance en soi et les doutes profonds qui habitent leurs deux beaux personnages. Comme son titre le suggérait déjà, 20th century women ne laisse qu'une place limitée aux hommes et aux considérations masculines. Il en reste un soupçon pour Billy Crudup, dans le rôle d'un ami mécano plein de bonhommie. Le meilleur est Lucas Jade Zumann, qui joue Jamie à la perfection. Vous aurez remarqué que je n'ai rien dit du film sur le plan formel. Bien filmé et bien monté, il s'illustre aussi par une bande originale pleine, notamment, de la fureur des tubes punk de l'époque. It rocks !

20th century women
Film américain de Mike Mills (2016)

Le long-métrage, sympa, s'intéresse à ses personnages sur la durée. Effectivement, il les suit pendant quelques années, sans aller jusqu'aux douze ans - bel et bien réels - du remarquable Boyhood. Quel autre film revoir pour comparaison ? Hum... bonne question ! J'avoue que, sur ce point, je sèche un peu, aujourd'hui. Une histoire familiale à voir ? C.RA.Z.Y. ou Les drôles de poissons-chats, disons.

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Est-ce que vous voulez un autre avis ?

Oui ? Très bien: je vous invite donc à aller lire celui de Pascale.

samedi 15 avril 2017

Femme et peintre

Chères lectrices, chers lectrices... nous voilà déjà au 15 du mois d'avril ! L'heure est venue de laisser la parole à mon amie Joss, qui a choisi de vous présenter un film de 1997: Artemisia, long-métrage franco-italo-allemand réalisée par Agnès Merlet. Je vous laisse lire...

Ce film a vingt ans. Il me fallut attendre l'exceptionnelle (et si rare) exposition sur la peintre Artemisia Gentileschi, à la fondation Maillol à Paris en 2012, pour enfin découvrir le DVD que j'attendais depuis deux décennies ! J'avais eu le temps de gamberger. Et aussi d'en apprendre plus à son sujet.

La vie d'Artemisia, c'est une sacrée aventure. Quand on se réfère uniquement à l'histoire (telle que la présentait par exemple l'exposition de la fondation Maillol), on la découvre à l'aube du XVIIème siècle en Italie, jeune fille élevée par son père Orazio Gentileschi, grand peintre baroque. Ses débuts d'artiste (prometteuse) à ses côtés, ses premiers pas romains, puis les années florentines sous la protection du grand-duc de Médicis et l'amitié de Galilée. Artemisia sera la première femme admise à l'Accademia del Disegno. Durant les années 1620 à Rome, on l'y retrouve chef de file des peintres caravagesques, amie des grands maîtres tels que Simon Vouet et Massimo Stanzione, et reconnue par les plus grands collectionneurs européens. La période napolitaine verra son apothéose. Pendant vingt-cinq ans, elle dirige son atelier et forme les grands talents qui prendront la suite: Cavallino, Spardaro, Guarino...

Voilà pour les grandes lignes d'un parcours sur lequel personne n'aura à redire. Pas plus que sur le rôle social que la jeune femme a joué dans son siècle et peut-être au cours de ceux qui suivirent. Quand les femmes étaient mineures à vie, quand elles appartenaient à leur père, à leur mari, à leurs frères ou à leurs fils, Artemisia Gentileschi a brisé toutes les lois de la société en n'appartenant qu'à son art. En cela, le film sert l'histoire réelle de l'artiste. Pas pour en peindre la totalité, mais ses débuts prometteurs et surtout sa fougueuse personnalité. Féministe avant l'heure, puisqu'elle s'est battue afin d'exercer librement sa passion, imposant sa volonté de peindre d'après des modèles vivants alors que cette pratique était formellement interdite aux femmes. Soutenue par son père, de par son métier et sa position sociale, mais surtout son amour inconditionnel, Artemisia atteindra des sommets jamais égalés jusque là. Dans un contexte extrêmement patriarcal, la jeune fille de dix-sept ans et son père composent un binôme exceptionnel.

Dans le film d'Agnès Merlet, le recrutement de l'actrice italienne Valentina Cervi et de Michel Serrault porte le résultat très haut. L'intensité de la passion d'Artemisia pour son art et de l'admiration de son père nous font oublier la différence illégitime de leurs accents respectifs. La voix profonde, vive et rocailleuse de Valentina Cervi coule comme un ruisseau, accompagne son corps sans cesse en mouvement, gracile et fort à la fois, toujours prêt à prendre des risques, tandis que celle de Michel Serrault, grave et intense, lui répond de sa sagesse et de son émotion contenue. Car le père veut le meilleur pour sa fille, mais il connaît la vie et ses pairs. Dans le film comme dans la réalité, lui aussi se retrouve confronté au mur des principes de sa propre caste, lorsque celle-ci ferme les portes de l'académie à sa fille.

C'est à ce moment précis que le biopic devient romance. Confrontée à Agostino Tassi (Miki Manojlovic), artiste rompu aux dernières techniques de l'art de peindre, Artemisia finit par succomber à son charme et en devient l'amante, tout en peaufinant ses dessins d'homme nu. Ici, le film se heurte à l'histoire réelle. Le père d'Artemisia, qui a confié sa fille aux bons soins du peintre, surprend leurs relations avec douleur. Tandis qu'Agostino propose le mariage (et pas seulement sous la pression d'Orazio), Artemisia oppose sa détermination pour des relations sans contraintes sociales. Juste une histoire de compromis qui pourrait trouver une issue si ne réapparaissait une épouse dont Agostino n'avait plus de nouvelles depuis des années. La preuve de la perte de sa virginité étant révélée, Artemisia est suppliée par son père et Agostino de l'accuser de viol pour protéger sa réputation. De ce procès déchirant découlera une séparation dont ni l'un ni l'autre des amants ne voulait.

Lorsque le film est sorti, amplement plébiscité pour son esthétique, deux historiennes (Gloria Steinem et Mary Garrard) se sont dressées contre l'appellation "histoire vraie", distribuant des informations lors de l'avant-première aux États-Unis. Dans les actes du procès qui a duré neuf mois, il est effectivement question d'accusations réciproques, de mensonges et de faux témoignages, d'où Agostino Tassi ressort comme un violeur, un voleur et un menteur (accusant Artemisia de libertinage). Selon les historiennes, il s'agit bien d'un viol et non d'une histoire d'amour contrarié. Thèse attestée par le contenu de ses toiles. On attribue effectivement à son viol et au procès humiliant qui s'ensuivit certains traits de son oeuvre, l'obscurité et la violence graphique qui s'y déploient, en particulier dans le tableau montrant Judith décapitant Holopherne. Mais dans un monde où la liberté des femmes est confrontée à la censure, n'y aurait-il pas de place pour le doute, même infime ? En tout cas, Agnès Merlet s'y est engouffrée avec persuasion.

Ces deux années de la vie d'Artemisia n'en demeurent pas moins d'une grande beauté. Transportées par un casting heureux avec la présence envoûtante de Miki Manojlovic, la fougue de Yan Tregouët (Fulvio), jeune homme du même âge épris d'Artemisia, ou encore l'apparition discrète d'Emmanuelle Devos (sa belle-mère Constanza, n'existant guère aux côtés de sa belle-fille), grâce et force forgent le rythme. Émotion dans le jeu des acteurs, l'esthétique des corps, des mouvements, des décors naturels ou intérieurs (sublimes scènes de peinture), des éclairages somptueux. Retenez la scène où Agostino fait la démonstration des proportions en dessin extérieur, du jeu autour de la toile tendue en bord de mer...

Fille du producteur Tonino Cervi et petite-fille de Gino Cervi (inoubliable Peppone dans les films de Don Camillo), Valentina Cervi avait entamé sa carrière en 1986, à l'âge de dix ans, dans le film de Carlo Cotti Apporte-moi la Lune, avant d'en enchaîner plusieurs dizaines d'autres. Un avant avant Artemisia, elle se distinguait dans le film de Jane Campion Portrait de femme, et aussi en 2011 dans l'adaptation cinématographique de Jane Eyre par Cary Fukunaga, confirmant une interprétation réussie dans les films d'époque.      

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Merci à Joss pour cette belle découverte ! J'espère voir le film prochainement. Si vous souhaitez lire d'autres textes de mon amie...
- la précédente, publiée en mars, était consacrée à Dalida...
- celle du mois de février nous promenait dans Sing Street...
- en fin d'année dernière, nous avions pu déguster La bûche...
- et d'autres encore sont à découvrir en remontant le fil des liens.

La prochaine devrait paraître en mai... et vous surprendra peut-être ! À suivre... il est bien entendu que je ne dirai rien de plus aujourd'hui.

vendredi 14 avril 2017

Péripéties cinéphiles

D'étranges phénomènes surviennent parfois dans les salles obscures. Le soir où je suis allé voir Certaines femmes, le début d'un autre film est d'abord apparu sur l'écran - film dont je reparlerai lundi prochain. Cela m'a donné envie d'évoquer ce qui peut me gâcher une séance. Petite précision d'abord: cette liste n'est pas forcément exhaustive...

Le bruit
C'est, il me semble, le fléau numéro 1 de tout cinéphile chevronné. Bon... je tolère celui que font les mangeurs de popcorn, une friandise que je néglige dans 99,9% des cas, mais dont j'accepte qu'elle soit liée au moment cinéma. En revanche, je supporte assez mal les bavards impénitents ou, pire, ceux qui ont oublié de désactiver leur portable !

La lumière
Quand la salle de cinéma est plongée dans le noir, je ne veux plus voir d'autres lumières que celles de l'écran et de la sortie de secours. J'exècre ceux qui continuent de tripoter leurs joujoux électroniques ! Bien entendu, j'aime voir le générique dans l'obscurité, pour revenir doucement au réel. Je suis dépité que cela n'arrive que très rarement.

Le mouvement
J'ai du mal à concevoir qu'on paye pour voir un film et qu'on parte avant qu'il soit fini. Cela dit, je sais bien que les imprévus existent. Ce qui m'agace surtout, c'est l'attitude de ceux qui changent de place au beau milieu de la séance ou qui arrivent alors qu'elle a débuté depuis cinq minutes. Attention également à qui secoue MON fauteuil !

Un problème technique
À l'heure des projections numériques quasi-généralisées, je reconnais qu'il ne m'est (presque) jamais arrivé qu'un cinéma me fasse le coup de la panne. Une image qui se fige, des sous-titres aux abonnés absents, une bande-son qui tourne toute seule... que ces aléas surviennent, je l'admets, sauf si une partie du film est alors "zappée".

Une place pré-attribuée
C'est le nouveau service inventé par l'un des cinémas que je fréquente régulièrement: en prenant un ticket, on choisit aussi un emplacement dans la salle. L'ennui, c'est que certains viennent désormais s'asseoir au tout dernier moment, sûrs de leur bon droit. J'en ai vu se battre pour leur place alors que le film avait déjà démarré. Et c'est pénible...

Les réactions des autres
C'est évident: le cinéma au cinéma est par nature une expérience collective. J'accepte donc les rires devant les comédies, les frissons "débordants" pendant ou après une scène éprouvante... et je peste sur mon prochain quand il réagit à contresens (et/ou à haute voix). Je tiens à rester zen et patient vis-à-vis des enfants, mais c'est tout !

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Cette chronique est ouverte aux commentaires...
Je suis curieux de savoir ce qui peut contrarier votre plaisir cinéphile. Avez-vous d'autres expériences à partager ? Je vous laisse me le dire.

mercredi 12 avril 2017

Laura, Gina, Beth, Jamie

Je vous parle assez régulièrement de mon association de cinéphiles. Parmi les nombreux films étrangers qu'elle propose, ceux qui viennent des États-Unis sont minoritaires: à peine trois sur les 65 que j'ai vus depuis mon adhésion en septembre 2014. Je crois pouvoir dire donc que Certaines femmes fera exception cette année, à plus d'un titre...

Je connaissais déjà la réalisatrice - Kelly Reichardt - et l'appréciais pour l'intelligence de son cinéma, orienté sur l'étonnante complexité des sentiments humains. Ici, comme le titre l'indique, la cinéaste construit un quadruple portrait féminin, qu'elle place entre les mains de Laura Dern, Michelle Williams, Kristen Stewart et Lily Gladstone. Leur très grand talent ne doit pas vous abuser: Certaines femmes tient de l'antithèse d'un film glamour. C'est une oeuvre contemplative et profonde, qui progresse lentement. Il s'y passe fort peu de choses. Attention: je ne veux pas dire qu'il n'y a aucune tension dramatique. Bien au contraire: jusque dans les silences, le scénario dit beaucoup ! 

Loin des grandes métropoles américaines, un premier long plan fixe donne le ton: un interminable train de marchandises traverse le cadre et nous transporte aussitôt au Montana, État pauvre de l'Amérique profonde, au nord-ouest du pays, l'un des moins denses en population. Seules 17 villes y dépasseraient aujourd'hui les... 5.000 habitants. Nous y rencontrerons ce que je pourrais appeler des oubliés du rêve américain, coincés dans des vies étriquées, sans grande perspective d'avenir. Face à ce constat, l'une des forces de Certaines femmes consiste à ne jamais sombrer dans le misérabilisme ou le jugement. La réalisatrice fait preuve une réelle empathie pour ses personnages.

Ils ne sont pourtant pas tous sympathiques, loin de là ! Je reviens sans délai sur ce constat: la caméra filme et nous laisse ensuite libres d'apprécier l'attitude des un(e)s et autres comme bon nous semble. Contrairement à bien d'autres oeuvres de cinéma, Certaines femmes expose clairement, mais ne surligne pas, laissant, je crois, la porte ouverte à différentes sensibilités pour bien interpréter son propos. Outre les remarquables interprétations, j'ai aussi apprécié la rigueur formelle du film, l'incroyable beauté de sa photographie et le brio avec lequel il a été monté (par Kelly Reichardt elle-même, d'ailleurs). Cela m'a aidé à traverser le récit, malgré ce que j'ai dit de sa lenteur.

Dois-je vraiment parler de récit, au singulier ? Les quatre héroïnes présentées à l'écran donnent lieu à trois histoires séparées, de fait. Certaines femmes n'est pas un film choral. Pourtant, les destinées qu'il esquisse sont celles de battantes. Elles se croisent, de manière claire dans l'une des sous-histoires, mais aussi par de petits détails répartis dans les autres. Une fois les boucles bouclées, le film propose encore des épilogues. Ils sont dispensables, peut-être. Je comprends toutefois qu'on puisse attendre un point final à ce qui est raconté. Pour ma part, je suis sorti de la salle comme j'y étais entré: ébloui par la toute dernière image. De quoi éveiller mon envie d'Amérique...

Certaines femmes
Film américain de Kelly Reichardt (2016)

Night moves, autre film récent, est moins puissant: je recommande plutôt La dernière piste pour entrer en matière avec la réalisatrice. Quelque part, son style me fait penser au cinéma de Michael Cimino. Un peu plus doux, c'est vrai, un gars comme Jeff Nichols brille aussi parmi les grands cinéastes de l'Amérique "ordinaire". Ces courants alternatifs témoignent la vigueur du septième art... et ça, c'est bien !

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Il semble que le film soit peu diffusé, mais...

Vous pourrez quand même en lire une chronique chez mon ami Strum. Pour un point de vue féminin, je vous renvoie également chez Dasola.